Une vague contre le backlash

Comme chaque octobre, le réseau européen féministe des associations luttant contre les violences faites aux femmes, Women Against Violence Europe (WAVE), s’est réuni pour sa conférence annuelle. Du 7 au 9 octobre 2019, 200 délégué.e.s de près de 40 pays se sont rencontré.e.s à Tallinn pour des échanges riches en informations et apprentissages. Garance, en tant que déléguée pour la Belgique francophone, était de la partie.

L’Estonie étant un petit pays (1,3 millions d’habitant.e.s), la distance des associations féministes aux décideurs.euses est courte. Cela s’est ressenti dans le discours d’ouverture tenu par la présidente estonienne Kersti Kaljulaid. Non seulement elle s’adressait aux activistes estoniennes par leur prénom, les connaissant bien, mais on sentait, dans tout son discours, une proximité avec les positions de WAVE. Kaljulaid a critiqué l’approche trop souvent présente dans des pays émergeants comme le sien de remettre l’émancipation des femmes en général, et la lutte contre les violences envers elles en particulier, à plus tard, une fois l’écart économique avec l’Ouest rattrapé. Elle a rappelé que certains acquis de l’occupation soviétique, comme le droit à l’avortement, étaient actuellement sous attaque et qu’il fallait une coopération forte entre activistes féministes et institutions pour avancer. Une présidente qui accepte et affiche l’étiquette de féministe, cela fait du bien...

La conférence de Tallinn a aussi marqué les 25 ans de WAVE, et Lepa Mlajdenović, une des membres fondatrices, a rappelé les débuts radicaux du réseau. En effet, WAVE s’est créé à l’occasion de la Conférence mondiale sur les droits humains organisée par l’ONU à Vienne en 1993, dans un contexte de guerre, y compris en Europe, et de néolibéralisme. La Conférence de Vienne a établi – une première à niveau mondial ! – que les droits des femmes étaient des droits humains et que les violences faites aux femmes et aux filles constituaient un obstacle majeur à leur égalité. D’autres membres, anciennes et plus récentes, dont Garance, ont partagé ce que WAVE leur apportait en termes de solidarités, d’apprentissages et de partenariats.

En exemple pour ces apports de WAVE, l’atelier intitulé « Au-delà du GREVIO : qu’est-ce qui se passe après le monitoring ? » a permis à Biljana Branković, membre du GREVIO, d’expliqer de l’intérieur le travail de cet organe qui doit contrôler l’application par les gouvernements nationaux de la Convention d’Istanbul. Elle se considère comme une alliée des associations féministes, même si le GREVIO doit utiliser un langage beaucoup plus diplomate que celles-ci, car une approche de genre est aussi parmi ses principes. Après plusieurs années d’analyses des rapports gouvernementaux et alternatifs, Branković tire les premières conclusions : en général, une ratification de la Convention d’Istanbul a comme conséquence que les gouvernements rédigent des plans d’action nationaux, mais que ceux-ci ne bénéficient ni d’institution forte pour l’évaluation des mesures, ni de budgets spécifiques suffisants. Ce manque d’une approche coordonnée et holistique a comme conséquence qu’une myriade de petites mesures sont prises sans vison commune, ayant souvent un effet contraire à celui recherché. Par exemple, on voit souvent une augmentation des plaintes pour violence suite à des campagnes de sensibilisation, mais pas une augmentation similaire des taux de condamnation des auteurs. Exactement ce que le rapport alternatif belge a également critiqué !

Deux associations féministes ont présenté les réactions dans leurs pays aux recommandations du GREVIO. Si le processus d’évaluation du GREVIO n’a pas révolutionné la situation au Portugal et en Albanie, on voit des améliorations, surtout en termes du cadre légal et des procédures judiciaires, de la formation des professionnel.le.s et de la collaboration entre pouvoirs publics et société civile. On est encore loin d’une réelle politique de prévention... Il reste aussi à voir si ces avancées vont se manifester dans d’autres pays sans gouvernement socialiste et pro-féministe (Portugal) ou voulant prouver son caractère européen en jouant les bons élèves (Albanie). Biljana Branković a rappelé aussi que toute avancée peut être à double tranchant, citant la Finlande où le mouvement féministe a milité avec succès pour le financement structurel des maisons d’accueil pour femmes victimes de violence pour se retrouver avec une loi à cet effet qui restreint sensiblement l’autonomie des associations.

Mais la grande star de la conférence était le backlash anti-féministe qui freine les associations luttant contre les violences à travers l’Europe. Marceline Naudi, membre maltaise du GREVIO, a raconté comment elle a été accueillie avec des accusations de « voleuse d’enfants » dans un parlement de l’Europe centrale. Jenny Westerstrand de la fédération suédoise des associations féministes ROKS a expliqué comment dans ce pays toujours cité comme exemplaire en matière d’égalité, la neutralité de genre, sous guise de « gender peace » (paix entre les genres), s’est bien installée par un glissement du langage (« personnes », « couples »), une fragmentation des politiques (« groupes vulnérables ») et l’individualisation des services. Des maisons d’accueil doivent actuellement mettre clé sous porte car un système de réorientation intermédiaire fait que les femmes victimes de violence n’y ont plus directement accès et elles restent vides.

Marta Lempert, qui était à l’origine de la grève féministe polonaise de 2016 et 2018, a rappelé que des changements politiques bafouant les droits fondamentaux peuvent arriver partout et soudainement. « Des organisations fondamentalistes d’extrême-droite vont venir dans vos pays et trouver une manière de s’introduire dans tous les domaines politiques pour renvoyer les femmes à la maison. » Si la grève féministe polonaise est à ce jour la seule initiative citoyenne qui a pu stopper, dans une certaine mesure, la violation des droits humains par le gouvernement polonais, Lempert (et les autres activistes) en paye le prix fort, avec 30 procès différents contre elle, l’impossibilité de trouver du travail et une menace omniprésente de violence. Tout comme les associations féministes qui n’ont plus aucun soutien publique. Une association de lutte contre la violence conjugale s’est même vue victime d’une descente policière lors de laquelle des ordinateurs avec les données privées de victimes de violence ont été confisqués. Heureusement, cette répression a causé une indignation publique et un flot de dons privés qui ont amélioré la situation financière de l’association en comparaison aux temps où elle avait encore des subventions publiques.

Le backlash peut donc prendre des nombreuses formes, y compris la neutralité de genre plus « polie », mais tout aussi dévastatrice pour une lutte efficace contre les violences. Garance a d’ailleurs co-animé un atelier à ce sujet et y a présenté les contre-arguments à utiliser contre le discours aveugle au genre, qu’il se manifeste par un « les femmes sont aussi violentes que les hommes », « les agresseuses restent invisibles grâce aux stéréotypes de genre », « la violence envers les hommes est un tabou » ou encore « les hommes victimes souffrent autant que les femmes victimes » (voir à ces sujets Oui, mais les hommes aussi... paru chez Corps écrits). Ce discours se présente comme soucieux de l’égalité (parce que les services spécifiques pour femmes discrimineraient les hommes), mais renforce dans les faits l’inégalité entre les femmes et les hommes. C’était aussi l’occasion pour Baljit Banga de Imkaan, une fédération britannique de services de soutien spécifiques pour les femmes racisées victimes de violence, de rappeler que la neutralité de genre et le backlash touchent de manière disproportionnée les (services pour les) femmes qui se trouvent à l’intersection de différents systèmes d’oppression.

Heureusement, il y avait aussi des exemples de résistance au backlash. Particulièrement inspirant était la stratégie des féministes cypriotes qui ont collaboré avec l’Office of the Religious Track of the Cyprus Peace Process (une organisation qui rallie les communautés religieuses au processus de paix en Chypre) pour convaincre les leaders religieux de l’île de s’engager publiquement contre les violences faites aux femmes. Catholiques, orthodoxes, musulmans et maronites ont signé une position commune condamnant les violences faites aux femmes, déclaré leurs lieux de culte comme lieux de sécurité et de soutien pour les femmes victimes et fait des selfies avec des messages contre les violences. La conclusion de nos collègues cypriotes : travailler avec des personnes qui, sur d’autres plans (ex. droit à l’avortement), sont loin d’être des alliés pour les droits des femmes est difficile, mais peut porter des fruits. Mentionnons aussi la présentation de Advocates for Human Rights, une organisation qui lutte contre le backlash anti-féministe aux USA, mais aussi en Europe. Une activiste, en espionnant la conférence du Congrès mondial des familles, a analysé la stratégie communicative de l’extrême-droite fondamentaliste et a développé des stratégies de communication innovatrices et efficaces.

Et ceci n’étaient que quelques cerises sur le gâteau de la conférence WAVE 2019. Les rencontres informelles, les échanges pendant les pauses-café, le nouvel élan et le plein d’idées qu’on peut mettre dans sa valise sont d’autant plus de raisons de participer aux conférences de WAVE. Au revoir à Reykjavik en 2020 !


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