Marcher pour le peuple maori

Les Maori.e.s sont des autochtones polynésien.ne.s installé.e.s en Nouvelle-Zélande et sur les îles Cook depuis le VIIIe siècle et colonisé.e.s par les Britanniques à partir du XVIIIe siècle. En 1840, la reine Victoria annexe la Nouvelle-Zélande à l’Angleterre par le biais d’une proclamation royale. Cette année-là, on dénombre environ 2000 Pakeha (européen.ne.s), vivant parmi les Maori.e.s. Quant à la population maorie, elle passe de 80 000 à 42 000 personnes en 50 ans. Mais les Maori.e.s ne se laissent pas faire et luttent pour leurs droits : on compte aujourd’hui environ 600 000 Maori.e.s en Nouvelle-Zélande ; c’est ce qu’on nomme la Renaissance des Maori.e.s. Et notre femme rebelle du mois est une militante de première ligne dans cette lutte.

Whina Cooper à l’âge de 15 ans

Whina Cooper est née dans la communauté maorie en Nouvelle-Zélande en 1895 dans la région de Hokianga, qui reste aujourd’hui l’une des plus pauvres du pays. Dès son jeune âge, elle défie les conventions sexistes, en s’intéressant aux conflits avec les Pakeha qui agitent sa communauté à propos de la propriété des terres. À cette époque, les femmes maories ne sont pas censées prendre la parole en public sur le marae (centre de vie de la communauté où se déroulaient les réunions). Toutefois, elle est très vite reconnue pour son intelligence et son leadership et acquiert suffisamment de mana (autorité, prestige et influence) et de ihi (qualité d’autorité qui inspire le respect) pour que sa parole soit écoutée et même sollicitée.

Après le lycée, elle refuse un mariage arrangé par son père. Elle travaille dans un magasin coopératif local et puis, pendant une brève période, comme enseignante dans une école pour enfants maoris. Cependant, elle est insatisfaite de ne pas avoir assez de temps à consacrer à la lutte pour sa communauté. Elle quitte l’enseignement en 1914, quand un conflit sur les terres maories l’encourage à devenir politiquement plus active. À 18 ans, elle mène donc sa première action de protestation, sabotant la tentative d’un paysan Pakeha de s’accaparer un marais local pour le drainer, alors qu’il est utilisé par les Maoris pour cueillir du kaimoana (des crustacés). Elle devient rapidement une membre importante de la communauté maorie du nord de Hokianga et s’impose pour défendre les droits fonciers des Maori.e.s.

En 1949, elle déménage à Auckland pour, désormais, militer au niveau national pour les droits de sa communauté et surtout des femmes. En septembre 1951, elle est élue première présidente de la Māori Women’s Welfare League qui lutte pour améliorer les conditions de vie des femmes maories. Dans les années 50, des familles maories migrent en masse des campagnes vers les villes, où leurs conditions de vie sont semblables à celles d’un bidonville. La Māori Women’s Welfare League aide ces milliers de familles maories à survivre en améliorant leurs conditions de vie dans les domaines de la santé, du logement, de l’éducation et du bien-être. Le succès de l’association dépend largement des efforts de Whina Cooper et de sa combativité. Elle devient alors assez connue partout dans le pays pour son combat contre la discrimination raciste dans les domaines du logement, de l’emploi et de l’éducation. En 1957, elle quitte ses fonctions de présidente. Au terme de ce parcours, elle reçoit le titre de Te Whaea o te Motu (« Mère de la Nation »). Au cours des années 1960, sa santé la contraint à quitter la scène nationale mais elle continue à s’investir au niveau local autour d’Auckland.

Whina Cooper est aussi connue pour sa répartie revêche. Alors qu’un homme déclare que les femmes ne devraient pas parler sur le marae, elle lui claque le caquet en ces mots : « Tous les hommes, le roi, le gouverneur, les grands chefs, ils sortent tous d’une femme. Sans femmes, ils ne seraient même pas en vie ». Et alors qu’elle est âgée de 87 ans, le journal New Zealand Women’s Weekly écrit : « Le son de la voix déterminée de Whina Cooper au téléphone peut encore bouleverser le cœur d’un.e fonctionnaire ».

Elle mène aussi, de plein fouet, un combat, en tant que femme pour les femmes. Elle démontre qu’elle possède les mêmes capacités que n’importe quel homme. Elle déploie moult cordes à son arc, travaillant comme chercheuse de gomme, enseignante, commerçante, éleveuse de bovins et de porcs et comme cheffe du développement des terres maories dans le Hokianga. On la surnomme « pelle mécanique » pour ses capacités à creuser des drains. Entraîneuse de rugby, elle devient en 1947 la première femme présidente d’une branche d’un syndicat de rugby provincial néo-zélandais. Elle est également tireuse d’élite et experte des remèdes à base de plantes maoris. Et surtout, elle se démène avec acharnement sur la scène politique.

En 1974, après avoir travaillé sans relâche pour améliorer la vie des Maori.e.s, Whina Cooper annonce son retrait de la vie publique. Elle ignore, elle-même, qu’à peine un an plus tard, elle deviendra la figure de proue de la plus importante manifestation de protestations maories de l’Histoire.

Whina Cooper s'adressant à un marae

En 1975, une coalition de groupes maoris appelle Whina Cooper en soutien face à la perte imminente de terres maories. Elle répond à l’appel et convoque une réunion pour faire face aux préoccupations des maori.e.s concernant une vente inédite de terres maories et le contrôle de leurs terres par les Pakeha. Au terme de la réunion, elle décide, alors âgée de 79 ans, de mener une marche historique de 800km de l’extrême nord du pays, pour se rendre au Parlement à Wellington. Le 14 septembre, elle démarre la célèbre marche Te Rōpū Matakite et quitte Te Hāpua, accompagnée de 50 marcheurs.euses. Le hikoi (marche) prend rapidement de l’ampleur. À l’approche des villes, les habitant.e.s s’unissent pour offrir leur soutien moral. Les manifestant.e.s s’arrêtent dans différents marae où Cooper mène des discussions autour du but de cette marche. Cooper ouvre le débat sur 25 marae au cours de leur route et obtient plus de 60 000 signatures demandant au gouvernement d’abroger toutes les lois qui autorisent l’accaparement des terres Maoris. Le 13 octobre 1975, 5000 manifestant.e.s arrivent au parlement et présentent cette pétition au Premier ministre Bill Rowling. Whina Cooper y dénonce le fait qu’en 135 ans de colonisation britannique, les Pakeha ont pris 66 million d’acres, soit 96% de la surface de la Nouvelle-Zélande. Te Rōpū Matakite ne permet pas de restituer les terres aux Maori.e.s, toutefois, le hikoi réussit à unifier l’opinion des Maori.e.s sur les questions foncières à un degré jamais vu auparavant, et crée une prise de conscience et d’empathie chez les Pakeha envers les causes maories.

Cooper est nommée Dame de l’Ordre de l’Empire britannique en 1981 et membre de l’Ordre de la Nouvelle-Zélande en 1991. Elle meurt en 1994 à l’âge de 98 ans. Admirée par les Maori.e.s et par les Pakeha, elle est pleurée de tou.te.s. Sa vie était dédiée à la lutte pour les droits des Maori.e.s, et, l’année de sa mort, elle prononce comme dernier vœu : « Avant que je ferme mes yeux, je voudrais voir notre peuple maori comprendre et que les deux races en Nouvelle-Zélande s’aiment... c’est ce que vous voulez, l’amour entre deux peuples. »

Mettre en lumière le parcours de lutte de Whina Cooper est aussi un signal d’alarme sur les ravages du colonialisme européen qui continue d’appauvrir et de réduire en cendre les populations autochtones dans le monde. Les peuples autochtones se sont battus et continuent à se battre pour leur existence et leur autonomie et de nombreuses femmes, à l’instar de Whina Cooper, sont au premier rang de ces luttes comme Rigoberta Menchú au Guatemala, Leonor Zalabata en Colombie, Soni Sori en Inde, Wilma Mankiller aux Etats-unis...


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