Justice≠prévention

Bien sûr que le meurtre de Julie Van Espen est d’autant plus tragique qu’il aurait pu être évité. Bien sûr, le système judiciaire belge ne fonctionne pas convenablement, et bien sûr qu’il faut le réparer. Mais il y a plusieurs éléments au débat actuel qui nous semblent occulter plus qu’ils n’éclaircissent.

Tout d’abord, ce n’est pas un hasard que c’est cette affaire-là qui déclenche ce débat. La raison ne peut pas être réduite au seul fait que son meurtrier avait déjà été condamné pour viol auparavant et aurait pu être en prison au moment des faits si seulement il était mis en détention provisoire ou le tribunal d’appel avait traité son dossier plus rapidement.

Depuis le début de l’année, en Belgique, au moins onze femmes, dont Julie Van Espen, ont été tuées pour le seul fait d’être des femmes. Mais contrairement à Julie Van Espen, les autres femmes ont été tuées, à une seule exception, par leur partenaire ou ex-partenaire et toujours par un homme qu’elles connaissaient. D’autres circonstances de ces meurtres-là auraient pu tout aussi bien déclencher la consternation des politicien.ne.s et des journalistes qui débattent aussi vivement. Par exemple le meurtre de Dominique et de ses deux enfants par son partenaire policier avec son arme de service. Dans le cas de Jessica et de Sabrina, les tueurs avaient des antécédents de violence connus par la police, et on pourrait autant que dans le cas de Julie se poser la question de pourquoi la justice ne les a pas protégées.

Mais voilà, l’affaire Van Espen a l’avantage sur les autres qu’elle correspond pile-poile aux idées reçues des violences faites aux femmes : une jeune femme jolie, blanche et de classe moyenne, est agressée dans la rue un soir par un inconnu qui, on le spécule, aurait des problèmes psychiatriques. Que la majorité des violences faites aux femmes est le fait de leurs proches et a lieu dans l’espace privé, que ces violences touchent des femmes de tous les âges (les victimes de féminicide en 2019 avaient entre 23 et 69 ans), apparences, classes et origines, est rendu invisible une fois de plus. Cet engouement médiatique pour l’affaire Van Espen montre une hiérarchie affligeante entre les victimes, celles qui mériteraient notre empathie et notre colère, et celles qui sont reléguées aux oubliettes. Et ça, c’est quelque chose qui devrait nous faire réfléchir sur les demandes de changement qui émergent dans le sillon de cette affaire, d’autant plus que la politique belge a tendance à plutôt réagir à des affaire médiatisées que de résoudre des problèmes sociétaux basé sur une analyse approfondie de ces problèmes. Que nous sommes en pleine campagne électorale n’aide pas à mener une réelle réflexion focalisée sur le problème à résoudre.

Car le grand appel qui émerge de ce débat est de « prévenir les violences » par un durcissement de la justice, des peines plus longues et l’impossibilité de sortir de prison avant la fin de sa peine. Or, dans un état de droit, la justice pénale n’est pas préventive, elle est répressive. La justice ne peut agir qu’après que la violence n’a été commise. Sinon on est dans Minority Report où la police arrête les auteurs avant qu’ils ne le deviennent, grâce à un oracle – et on peut s’imaginer les dérives d’un tel système. La vie de Julie Van Espen aurait pu être sauvée si son meurtrier avait été emprisonné. Mais cet argument efface que, pour qu’il soit en prison, une autre femme avait déjà vécu de la violence (en l’occurence son ex-partenaire, ce qui démontre le lien entre les violences faites aux femmes dans l’espace public et privé). Ce n’est pas parce que les deux femmes qui ont porté plainte contre lui pour viol et autres violences ne sont pas mortes que les violences qu’elles ont vécues seraient moins importantes que celles commises sur Julie Van Espen. L’argument rend aussi invisible que, même si l’auteur avait été emprisonné, il serait sorti de prison au plus tard à la fin de sa peine et aurait pu agresser d’autres femmes. Car visiblement, ses deux premiers séjours en prison n’ont pas changé l’homme et n’ont pas empêché la récidive.

Ce qui nous amène au dernier problème : s’il est logique que des hommes emprisonnés ne peuvent pas commettre des violences envers les femmes pendant leur incarcération et que la prison protège de cette manière la société de leur violence, cela ne suffit pas pour prévenir les violences. Que ce soient les politicien.ne.s, les commentateurs.trices ou le monde associatif, notre priorité devrait être, non de mieux faire le ménage après les violences, mais de faire de sorte qu’il n’y ait pas de violence. C’est ça, la prévention : réduire la violence. La justice n’est pas l’outil efficace pour arriver à cet objectif. Or, le débat actuel présente l’amélioration du fonctionnement de la justice comme une mesure de prévention. Cela efface qu’en Belgique, la prévention est le parent pauvre dans la lutte contre les violences. Des moyens conséquents, même s’ils sont toujours insuffisants, sont investis dans le soutien des victimes, le travail avec les auteurs, les forces de police et le système judiciaire – donc dans des mesures qui entrent en jeu une fois que la violence a eu lieu et qui peuvent, au mieux, prévenir la récidive. N’empêche, ils nous sont présentés comme « prévention ». Par exemple, le plan d’action régional bruxellois de prévention et de sécurité a comme objectif la prévention des violences faites aux femmes par... l’aide aux victimes de violence, avec l’objectif de les encourager à porter plainte.

De l’autre côté, la « vraie » prévention des violences faites aux femmes n’a pas de ministère ; cette compétence est saupoudrée sur différents niveaux politiques (fédéral, communautaire, régional, provincial et communal), sans aucune coordination efficace. Aucun décret, aucune ligne budgétaire finance de manière systématique et spécifique les efforts de prévention des violences. Par conséquence, les initiatives de prévention restent morcelées et ponctuelles et leur efficacité est réduite par le manque de concertation et de vision globale. Le Plan d’action national de lutte contre les violences en est un bel exemple : le chapitre « Prévention » réunit une liste assez aléatoire de ce que les autorités publiques font déjà, chacune dans son coin, et qui pourrait peut-être avoir un impact préventif. Mais on ne sait rien sur cet impact, car en Belgique, il n’y a pas de recherche scientifique pour nous donner les informations nécessaires pour savoir comment prévenir les violences, notamment en travaillant avec les garçons et les hommes.

Pendant ce temps-là, l’attention publique est détournée vers la répression des violences, à tel point que le Ministre de la justice Koen Geens doit retirer un sujet de campagne. RoSaDoc, Furia et Ella, trois associations féministes flamandes, ont publié une carte blanche dans De Morgen qui va au delà de la critique du traitement judiciaire des violences faites aux femmes. La conclusion de nos collègues flamandes est qu’il faut finalement mettre en place une politique de prévention qui est digne de ce nom. Ce que les médias francophones traduisent en « les féministes demandent un durcissement de la justice » (par exemple Le Soir, la Dernière Heure). Et l’autodéfense, pourtant réputée pour diminuer significativement la violence vécue par ses pratiquantes, est écartée d’un revers de la main, car « l’attention doit être sur les auteurs » (Knack). Bizarrement, on n’entend jamais le même argument quand il s’agit des services d’aide aux victimes. Tout cela nous fait penser que dans les mentalités actuelles, la violence serait inévitable et ce serait peine perdue de faire de sorte qu’il y ait moins de victimes, moins d’auteurs.

Face à ce courant politique et médiatique, il n’est pas étonnant que peu d’associations osent, comme Garance, se dédier à la prévention des violences. Avec nos moyens limités, nous touchons chaque année plus de 1700 personnes avec nos activités préventives et encore plus par nos publications. Nous en sommes fières. Mais c’est une goutte dans l’océan : ce chiffre représente 0,1‰ de la population belge. A quand une vraie politique de prévention ?


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be