Deeds, not words !

Pour ce mois de mars, mois historique de l’histoire des mouvements de femmes, et en honneur de la grève de ce 8 mars, nous avons lu pour vous un classique féministe : No Surrender (« pas de concession/capitulation », un slogan des suffragettes) de Constance Maud. Il s’agit d’un des peu de romans qui témoignent du mouvement suffragiste anglais. Paru en novembre 1911 et donc à l’apogée de cette lutte, le livre raconte le destin de Jenny Clegg, une ouvrière des usines de textile de la région industrielle du Nord de l’Angleterre.

Au travers de son cheminement de militante, on apprend tout sur les débats houleux qui dominaient l’arène publique à cette époque : La radicalisation des suffragistes « constitutionnalistes » de la classe supérieure qui, pétitions après pétitions et grève des impôts pendant plus de vingt ans sans succès, finissent par perdre patience ; les ouvrières qui voient le droit de vote tout d’abord comme un moyen d’émancipation économique ; les alliances à travers les frontières de classe pour la cause des femmes ; les débats entre suffragistes et suffragettes radicales sur les meilleurs moyens d’atteindre l’objectif commun ; des femmes venues des anciennes colonies où les femmes ont déjà obtenu le droit de vote comme exemples pour déconstruire maintes peurs de ce qui se passerait si les femmes peuvent voter... mais aussi l’agitation anti-suffrage de certaines aristocrates qui craignent la perte de leur statut de femme respectable, le mépris des hommes politiques et des médias et la résistance bornée des représentants syndicalistes.

Comme beaucoup de femmes de la classe ouvrière, Jenny est arrivée à la cause par le syndicalisme et les expériences d’injustice dans sa vie familiale. Elle devient amie avec Mary, une jeune femme de la classe « supérieure », et la persuade à la suivre dans la lutte. Par les expériences de femmes dans leur entourage, elles voient de près les résultats de l’état sans droit des femmes : un mari peut envoyer, sans l’accord de la mère, ses enfants en Australie, un épou peut prendre en charge la gestion financière des ménages et confisquer les revenus de sa femme, le divorce est inaccessible pour la majorité des femmes, peu importe si leur mari est violent, les laisse sans le sous ou vit avec une autre femme, des lois poussent les femmes hors du travail d’usine « pour les protéger » sans tenir compte que beaucoup d’entre elles sont cheffes de ménage et ont des enfants à nourrir, des femmes « tombées » qui ne voient comme seule solution que de tuer leurs nouveaux-nés (seules évidemment, rien n’arrive aux géniteurs)... Tous ces problèmes seront résolus, pensent-elle et ses amies, si seulement les femmes peuvent participer au processus législatif et changer les choses.

Son talent rhétorique permet à Jenny de convertir passants, policiers et pasteurs. Elle devient une des portes paroles de la Women’s Freedom League (qui a existé en réalité), et vite, elle est impliquée dans maintes actions de protestation – et vit à son corps défendant la violence des anti-suffrage quand elle parle dans la rue et la violence institutionnelle dans les prisons. Par ses yeux, nous voyons la répression arbitraire et cruelle à l’égard des militantes, les violences policières, les conditions horribles de l’incarcération et la détermination des femmes qui font la grève de la faim pour réclamer le statut de prisonnières politiques qui leur est refusé puis qu’elles n’ont pas de droits politiques. Nous rencontrons aussi ces hommes suffragistes qui soutiennent la lutte et acceptent sans rechigner de se tenir au deuxième, troisième rang en support des vraies militantes. Leur soutien est présenté comme logique pour des gentlemen raisonnables, et c’est clair que les vrais héros de l’histoire sont les héroïnes.

En plus d’informer sur ces combats et les arguments majeurs mobilisés par les suffragistes, No Surrender est aussi particulier, car il présente le mouvement suffragiste comme un mouvement essentiellement d’ouvrières, contrairement à l’image habituelle. Par moment le roman se lit comme un manuel d’action directe et nous montre en miroir à quel point certaines luttes féministes actuelles se sont assagies. Les suffragettes tentent de tellement de façons de se faire entendre qu’il est très clair que ce n’est pas un manque d’information qui empêche leur accès au droit de vote, mais bel et bien des rapports de pouvoir, rapports qu’elles n’hésitent pas à contrecarrer pour les rendre visibles. Leur traitement brutal contribue d’ailleurs à une changement de l’opinion publique et affaiblit la résistance au suffrage des femmes.

On sent la solidarité et le courage de ces femmes, on admire leur créativité et leur courage. Les suffragettes sont représentées non seulement comme femmes rationnelles et déterminées, mais elles ont aussi de l’humour, tout comme l’auteure. « Oh dear, oh dear, I am going to have to be a Suffragette. Whatever will dear Gertrude say ? » dit l’une d’elles quand la logique ne lui permet plus de faire comme le reste de sa famille qui s’oppose aux suffragettes. Certains passages paraissent étonnamment modernes dans leur analyse. Par exemple, Jenny explique à un prétendant riche que son privilège de classe rend impossible pour eux de mener une vie de couple égalitaire.

Cela reste un roman de propagande. Le choix stratégique de l’auteure de représenter les suffragettes uniquement dans leurs aspects positifs sert à convaincre le grand public de leur légitimité et respectabilité. Ces femmes supportent la répression et la violence toujours dans la joie et la bonne humeur sans jamais se mettre en colère face aux pires injustices ou désespérer de voir leurs efforts ne porter aucun fruit. Cela laisse à l’activiste d’aujourd’hui l’impression d’êtres surhumaines qu’il serait difficile d’émuler. L’auteure mobilise aussi tous les argumentaires imaginables pour les droits des femmes, et par coup, des bribes de discours biologiste glorifiant la femme-mère ou des justifications religieuses de la lutte pour le suffrage paraissent datées. Tandis que les questions de classe sont abordées de manière assez approfondie, celles de race restent invisibles, quand l’auteure ne tombe pas dans les travers racistes de l’époque (au moins à deux endroits).

Comme les femmes ont acquis le doit de vote au Royaume-uni en 1928 (plus de 15 ans après la parution de roman), No Surrender ne peut pas finir en happy end global, mais notre héroïne Jenny a son petit happy end personnel. L’auteure, Constance Maud, a vécu pour voir - de justesse, elle est décédée l’année suivante - entrer en force ce droit si âprement disputé. Que nous puissions découvrir son œuvre plus de 100 ans après la parution est du à une petite maison d’édition londonienne, Persephone, qui s’est donnée comme mission de republier des œuvres d’auteures britanniques de la première moitié du 20e siècle qui sont épuisés et libre de droits d’auteurs. Dans le catalogue se trouve encore un autre roman suffragiste, William – an Englishman (Cecily Hamilton), parmi nombre de romans et essais de la plume de femmes, souvent féministes. Les éditions sont soignées ; elles invitent à bouquiner avec une tasse de thé et à rêver d’une traduction en français...

Constance Maud (2011 [1911]) : No Surrender. London, Persephone Books.


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