Une partisane slovène

Notre femme rebelle n’avait pas l’intention de devenir une héroïne. L’histoire l’a mise devant des choix difficiles, et elle a répondu présente. Helena Kuchar a pris les armes et joint les partisan.e.s pour résister au national-socialisme... tout en étant en charge de six enfants et d’une ferme.

Le contexte historique
Depuis les grandes migrations du sixième au huitième siècle, des populations germanophones et slaves vivent sur le territoire de la Carinthie contemporaine (sud de l’Autriche). Sous la monarchie austro-hongroise, la discrimination en faveur des germanophones écarte les slovènes de Carinthie des postes de pouvoir et les pousse vers les marges de la société. Ainsi, la petite élite slovène (bilingue) est soupçonnée de trahison par la monarchie et persécutée pendant la Première guerre mondiale. Après la chute de l’empire austro-hongrois, les frontières sont redessinées, et le tout nouveau Etat des Slovènes, Croates et Serbes (CSC), plus tard renommé Yougoslavie, veut récupérer tous les territoires où on parle slovène, par la force s’il faut. Le traité de Saint-Germain de 1919, qui établit la paix entre les alliés et l’Autriche et consacre la dislocation de la monarchie austro-hongroise, leur accorde certains régions, mais impose un référendum pour décider quoi faire de la partie sud-est de la Carinthie. En amont de ce référendum, tous les moyens sont bons pour les autorités autrichiennes qui licencient, transplantent, et arrêtent des slovènes tous azimut.Les paroisses slovènes, véritables centres culturels et communautaires, sont attaquées systématiquement. En même temps, l’Autriche promet la protection constitutionnelle de la langue et de la culture slovènes, et de nombreux.euses slovènes finissent par voter pour l’Autriche. Le référendum finit avec une majorité nette pour l’Autriche.

En 1906, Helena Kuchar est née dans cette époque mouvementée dans une famille pauvre. Elle travaille comme servante agricole à Železna Kapla/Eisenkappel [1]. A 23 ans, elle épouse le fils d’un fermier et charpentier socialiste Peter Kuchar, contre la volonté de la famille de celui-ci. Lors de la crise financière des années 1930, la jeune famille souffre de la misère. Des travaux occasionnels et l’apiculture leur permettent tout juste de nourrir leurs trois enfants. En 1940, Peter Kuchar est appelé à la Wehrmacht, et Helena doit assurer seule la petite exploitation et le ménage. Deux ans après, les national-socialistes commencent à déporter les familles slovènes de la Carinthie et à réprimer toute expression culturelle slovène. Ceci et la mobilisation générale motivent de plus en plus de slovènes, surtout les hommes, à joindre les partisan.e.s antifascistes dans la montagne. Helena convainc son frère Vinkel qu’être partisan, c’est mieux que de mourir pour Hitler. Les partisan.e.s viennent le chercher et font semblant de l’emmener avec violence pour éviter des représailles contre la famille. Son épouse porte plainte pour enlèvement et meurtre, mais la police n’y croit pas. Le lendemain, ils arrêtent le fils de 12 ans, Zdravko, et son ami Johi sur le chemin de l’école. Ils les torturent et les emmènent à pied jusqu’à Železna Kapla/Eisenkappel. Mais les deux gamins ne disent rien et passent la nuit en prison. Le lendemain, Johi est déporté et Zdravko libéré.

En octobre 43, Helena donne naissance à son quatrième enfant. Neuf jours après, sa belle-soeur est déportée au KZ Ravensbrück. Zdravko et son grand frère Tonéi parviennent à s’enfuir et vont se cacher chez Helena. La police pille la ferme jusqu’au dernier bout de pain. D’ailleurs, ce n’est pas que la police qui a des dents longues : à peine une heure après le passage de la police, Helena surprend une voisine nazie se servir dans les pommiers du verger. Elle lui demande ce qu’elle fait là, et la voisine dit : et bien, les voisins sont partis, et ce serait dommage que la nourriture pourrisse sur l’arbre. Elle sait très bien que les déporté.e.s ne reviendront pas. Au moins, Helena arrive à sauver le bétail. Pour protéger la ferme de Vinkel, elle s’y installe avec ses enfants pour s’occuper désormais des deux familles et de l’exploitation.

A partir de ce moment, Helena Kuchar travaille pour les partisan.e.s. Elle rejoint le comité illégal du Front de libération OF (Osvobodilna Fronta) à Lepena/Leppen, prend le nom de guerre Jelka (« la brillante ») et distribue secrètement des vivres, vêtements et informations, créant un réseau d’informations étendu pour la résistance autrichienne. Une de ses missions les plus importantes est de transmettre des informations à la population slovène et d’établir le contact avec les antifascistes germanophones. Elle distribue des tracts et participe à des réunions et des conférences illégales. Tous les moyens sont bons : une couverture rouge pendue par la fenêtre signifie pour les partisan.e.s « la police est au village ». La nuit, les réunions des partisans, très risquées car il y a des espion.ne.s et traitres dans la population, sont souvent tenues à la ferme. Une réunion illégale à Obirsko/Ebriach est attaquée par la police, et quelques semaines plus tard, 13 des partisans emprisonnés sont décapités à Vienne.

En été 44, un des fils d’Helena, âgé de 15 ans, et ses deux neveux Zdravko et Tonèi rejoignent les partisan.e.s. En octobre, elle reçoit l’ordre d’organiser une rencontre de toutes les personnes anti-hitlériennes de Železna Kapla/Eisenkappel et Lepena/Leppen, et elle réunit 40 anti-fascistes. Mais il y a trahison. Jelka arrive à donner l’alarme et s’enfuit dans la montagne chez les partisan.e.s, laissant derrière elle trois de ses enfants. Elle se rend dans la vallée de la Savinja du côté yougoslave qui est déjà un territoire libéré où elle est recrutée pour l’école du parti communiste. Pour la première fois de sa vie, à 38 ans, elle fréquente une école où elle apprend comment survivre dans la clandestinité et à manier des armes, elle y apprend aussi des techniques de propagande anti-fasciste et elle lit de la littérature marxiste.

En décembre 44, la Wehrmacht lance une grande offensive contre le territoire libéré et entrent de tous les côtés à la fois dans la vallée. Les partisan.e.s et les civilistes s’enfuient vers l’alpage Velika Planina. Dans la montagne, c’est l’hiver avec des températures extrêmes. Les partisan.e.s ont peu d’équipement et de vivres. Les chaussures de Jelka sont tellement usées qu’elle doit les entourer d’un sac pour qu’elles ne tombent pas en morceau. Après des jours horribles de faim et de froid et toujours traqué.e.s par l’armée, Jelka, Peter, Tonèi et Zdravko arrivent à se frayer un chemin dans la neige pour rentrer à la ferme et y retrouver les enfants.

Par la suite, le Front de libération OF charge Jelka de reprendre l’agitation anti-fasciste et la collecte de vivres auprès de la population civile. Elle est constamment en danger d’être trahie ou attrapée en flagrant délit. Lors d’une réunion nocturne dans sa maison, la police débarque et tue un partisan. Jelka est arrêtée, avec d’autres partisans, et amenée à la prison de Borovlje/Ferlach, puis au quartier général de la Gestapo à Celovec/Klagenfurt où elle est torturée. Heureusement, la fin de la guerre n’est plus loin, et Jelka finit par être libérée. Son frère, son fils et son époux survivront également.

L’après guerre est dure et décevant pour les slovènes de Carinthie, la liberté n’est pas rendez-vous. Pendant dix ans, la région est occupée par l’armée britannique. Les discriminations de toues sorte persistent et l’Angleterre ne veut rien entendre d’une quelconque autonomie des slovènes. Les fonctionnaires germanophones qui étaient déjà aux manettes sous le national-socialisme restent aux postes de pouvoir. Jelka continue son combat anti-fasciste, et il y a de quoi. Car dans les années 1950, le Kärtner Heimatdienst (une association germanophone « patriote » d’extrême droite) mène une campagne contre les écoles constitutionnellement bilingues, avec l’aide d’employeurs, gendarmes, juges etc. qui font pression sur les parents. Les enfants slovènes sont forcés à se désinscrire de l’école ou à se soumettre à l’enseignement en allemand. Pendant plusieurs décennies, des recensements et enquêtes sont instrumentalisés pour faire croire que la proportion de slovènes diminue, et grâce à ces chiffres faux, diminuer leurs droits à l’enseignement et aux démarches administratives dans leur langue. A l’occasion des 50 ans du référendum de 1920, des activistes marquent en catimini les noms slovènes des communes sur les panneaux d’entrée d’agglomération, provoquant offuscations et bagarres. Le gouvernement fédéral impose en 1972 par loi des panneaux bilingues dans plus de 200 communes. Lors de « la prise des panneaux », des germanophones enragés démontent et détruisent des panneaux bilingues, parfois devant les caméras et même en présence de la gendarmerie qui les laisse faire. En 1979, des écoliers du seule lycée slovène à Celovec/Klagenfurt organisent une action où ils et elles tentent d’acheter des billets de train à la gare centrale en slovène provoquant insultes, plaintes et interventions de la police. Grâce à leur courage de longue haleine, les slovènes réussissent à construire une coalition d’allié.e.s large, incluant la Jeunesse ouvrière catholique, des associations de paysan.ne.s et l’université de Celovec/Klagenfurt. Elle est opposée au FPÖ de Jörg Haider qui s’empare de ces thématiques dans les années 1980, bien sûr toujours en défaveur des slovènes et soutenu par les organisations d’extrême droite.

Helena Kuchar participe à cette lutte pour la culture et l’autonomie des slovènes en Autriche. Elle s’investit dans le travail culturel avec les enfants et les jeunes, ainsi que dans le mouvement des femmes slovènes. En 1983, elle confie ses souvenirs oralement à Thomas Busch et Brigitte Windhab qui rédigent « Jelka », paru en 1984, une première documentation de souvenirs personnels de la résistance des slovènes de Carinthie. Jelka décède en 1985. Le groupe autrichien d’ agitprop « Schmetterlinge » lui consacre la chanson Drei rote Pfiffe (trois coups de sifflet rouge).

Pour en savoir plus :


[1Cet article utilise les noms de lieux bilingues pour des communes autrichiennes, indépendamment des politiques officielles.


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