Vivent les rabat-joie féministes !

Quand bell hooks dit que tout le monde devrait lire tel livre, qui sommes nous de la contredire ? Et comme si souvent, elle a raison. Nous avons lu Living a Feminist Life de Sara Ahmed, et nous ne l’avons pas pas regretté une minute. Ce n’est pas seulement parce que presque chaque phrase pourrait se retrouver sur un t-shirt ou devenir un aphorisme classique. « Le féminisme, c’est quand nous refusons de nous y faire. » « Une révolution qui demande à certain.e.s d’attendre leur tour finira exactement où elle a commencé. » C’est aussi parce que ce livre nous apprend pourquoi et comment (mieux) être féministe.

Contrairement à ce que le titre laisse sous-entendre, Living a Feminist Life n’est pas un livre de « l’étiquette » féministe, mais un traité qui montre comment en étant féministe, nous produisons et nous pratiquons de la théorie féministe. Ahmed reprend ses travaux précédents sur le bonheur, la diversité et la théorie postcoloniale, ainsi que des idées de son blog feministkilljoys et crée quelque chose de nouveau, une analyse incisive de ce que ça veut dire être féministe.

En résumé, ça veut dire être... une rabat-joie. Car on devient féministe parce qu’on sent que quelque chose ne tourne pas rond, quelque chose est injuste. Que ce soit la violence, les discriminations, des représentations stéréotypées - chaque féministe a au moins un événement où elle ressent qu’elle n’est pas en parfait alignement avec le monde, qu’elle est aliénée de ce monde. Parce que le monde n’est pas vraiment fait pour accueillir quelqu’une comme elle. Ce ressenti pousse les féministes en herbe à pointer les problèmes, souvent avec l’idée que c’est tellement évident que tout le monde verra les choses de la même manière. Sauf que non. « Quand tu exposes un problème, tu pose problème, » dit Ahmed. C’est pourquoi des espaces féministes, que ce soit dans des livres, en ligne ou dans des collectifs, sont tellement importants : ils permettent de mettre des mots sur les ressentis, de se sentir reconnue et comprise et de reprendre ses forces pour aller à contre-courant.

Car en dehors de ces espaces, c’est - vraiment - difficile d’être féministe. Nous ne pouvons pas « dé-voir », « dé-savoir », « dé-sentir » l’injustice. Elle nous met dans un état émotionnel insupportable qui nous pousse à dénoncer l’injustice. Mais le seul fait de pointer un problème fait que les féministes sont considérées non seulement en erreur, mais comme des empêcheuses de tourner en rond (alors que pour nous féministes, le monde tel qu’il est ne tourne pas rond), des râleuses agressives, des dangers pour le bonheur des autres, bref : des rabat-joie. Que le bonheur des autres est enraciné dans l’injustice et le malheur et mal-être de celles qui voient l’injustice, reste sous le tapis.

Être féministe, c’est exercer et développer notre volonté de ne pas laisser passer le sexisme et le racisme, de ne pas nous laisser habituer à l’ordre injuste des choses qui est en place et qui semble tellement normal et naturel. C’est assumer le rôle de la rabat-joie, parce qu’il n’y a aucun autre moyen d’être féministe dans un monde sexiste. Ahmed analyse en détail le prix à payer quand on sort des sentiers battus du sexisme et du racisme, quand le seul fait de ne pas participer à cette structure nous met en opposition à cette structure et fait de nous des cibles pour la marginalisation, le ridicule, la pathologisation et la violence.

En chemin de cette analyse, la lectrice rencontre la fille obstinée, la responsable de diversité, la féministe importune, la féministe lesbienne et les murs en briques invisibles. Elle découvre les sens et usages de la voix, du sourire, de l’oreille, car une vie féministe est toujours une vie incorporée, ancrée dans des corps avec une expérience spécifique du monde. Ahmed dissèque des manières habituelles de voir et de penser qui nous empêchent de comprendre et de changer le monde. Des mots pourtant positifs, comme résilience par exemple, connaissent une analyse politique et féministe et dévoilent leurs potentiels d’oppression. Des mots de première abord négatifs reçoivent un nouveau sens optimiste. Par une analyse circonspecte des mécanismes de privilège, Ahmed nous permet de nous rendre compte de nos points aveugles dans notre propre manière de penser, de voir et de faire. Car il ne s’agit pas uniquement pour Ahmed de nous donner des outils de compréhension des mécanismes de sexisme et de racisme qui rendent tellement coûteux d’être en opposition à l’oppression. Elle examine avec acrimonie comment, en tant que mouvement, nous avons la responsabilité d’être inclusives et d’admettre qu’être en opposition au sexisme ne nous décharge pas d’écouter des critiques de transphobie, classisme, racisme, validisme ou hétérosexisme. « Peut-être pour être activistes, nous avons besoin de perdre la confiance en nous-mêmes, de nous laisser reconnaitre comment nous aussi pouvons être le problème. »

Tout cela n’est évidemment pas facile, ni à penser (même si l’écriture d’Ahmed est accessible), ni à faire. C’est pourquoi Ahmed ajoute quelques outils pratiques : le manifeste de la rabat-joie féministe décline en dix principes le fond de son analyse, et le kit de survie de la rabat-joie nous encourage à créer des espaces féministes inclusifs fondés sur le self-care activiste.

Il y a de ces livres dont la lecture donne l’impression de rentrer chez soi, et Living a Feminist Life en est un. Parce que Ahmed nous y accueille avec chaleur et compassion, elle nous permet de reprendre notre souffle et de faire sens de nos expériences. Mais aussi parce que Ahmed n’hésite pas de nous dire des vérités difficiles et nécessaires. Dans ce sens, ce livre n’est pas seulement une bouée de sauvetage pour féministes, mais aussi un défi de devenir des meilleures rabat-joie qui osent la voie rocailleuse d’inventer des nouvelles manières de vivre ensemble et retrouvent joie et communauté dans l’opposition à l’oppression.

Sara Ahmed (2017). Living a Feminist Life. Durham and London : Duke University Press.

Celles qui n’ont pas accès à l’anglais peuvent consulter gratuitement un article de Sara Ahmed sur la figure de la rabat-joie féministe publiée dans les Cahiers du genre en 2012.


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