Toutes des héroïnes

Minnie R. Besser, Anne Morgan, Alta Hyde Gilbert, Lillian Ellis... autant de femmes pas comme les autres que l’on croise à la lecture de Her Own Hero, un nouveau livre qui relate l’histoire des débuts de l’autodéfense pour femmes aux Etats-unis. Cette analyse réunit de précieuses informations venant d’archives de journaux, de la pensée féministe états-unienne autour de 1900, de programmes de variété et de compétitions sportives, de rapports de police etc. La multitude de ces sources donne une image colorée et nuancée des pratiques qui ont donnée naissance à l’autodéfense pour femmes comme nous la connaissons aujourd’hui. Et l’analyse fine des discours et des pratiques met en lumière les parallèles entre ces débuts et la situation actuelle, que ce soit au niveau des arguments pour et contre l’autodéfense, son lien étroit avec l’émancipation des femmes, le danger de la récupération raciste ou encore la tension entre pratique individuelle et engagement collectif.

L’historienne Wendy Rouse décrit l’émergence de l’autodéfense pour femmes dans une période de nombreux changements sociaux et politiques. La période de 1900 à 1920 qui est au cœur de son analyse a été mouvementée. L’industrialisation et l’urbanisation, ainsi que les avancées émancipatrices des femmes suscitent des peurs autour de la présence des femmes dans l’espace public. L’impérialisme américain est ébranlé par la force militaire émergente du Japon, ce qui déclenche une vague d’enthousiasme sportif dont le but est renforcer la résistance des hommes états-uniens. Le Président Theodore Roosevelt en personne se met à la boxe et au jiu jitsu, promus comme sports masculins par excellence et dont la pratique est vue comme une obligation patriotique. Le mouvement féministe pour l’égalité des droits s’articule avec ces développements pour préparer le terrain à l’autodéfense pour femmes.

Exercice sportif, numéro de variété exotique ou défi physique des stéréotypes de genre, l’autodéfense pour femmes s’organise à large échelle à partir de 1900, d’abord pour les femmes blanches de classe moyenne et supérieure, et, plus tard et dans une moindre mesure, pour des femmes ouvrières. L’idée que les femmes sont à même de prendre leur sécurité en main est omniprésente. D’ailleurs les médias et la culture populaire illustrent et renforcent cette idée avec des nombreux exemples de « défendeuses du quotidien » célébrées qui mettent des agresseurs hors d’état de nuire avec quelques coups de boxe ou de jiu jitsu bien placés. Des cours sont proposés dans des clubs sportifs, des associations féminines, des écoles et des paroisses. Non sans résistance sexiste, car les femmes qui apprennent à se défendre questionnent l’idéologie de genre qui veut qu’elles seraient faibles et dépendantes des hommes, ce qui légitimerait leur position sociale subordonnée. Cette résistance se manifeste d’ailleurs même dans les dojos et les rings où les instructeurs hésitent à enseigner aux femmes les mêmes techniques qu’aux hommes, et souvent, elles n’ont accès qu’à des « méthodes abrégées ».

Une analyse des discours et des pratiques autour des violences faites aux femmes nécessite une analyse intersectionnelle et Her Own Hero s’en acquitte très bien. Car les peurs des violences masculines visent, à l’époque comme aujourd’hui, surtout les hommes immigrés et/ou racisées et les classes populaires. En effet, les violences commises dans l’espace privé, par les pères, époux et autres hommes proches sensés être les protecteurs « naturels » des femmes restent, hormis quelques exceptions, invisibles dans le mouvement de l’autodéfense pour femmes, tout comme les violences commises par les hommes blancs aisés vers les femmes ouvrières et racisées. Et la plupart des pratiquantes en autodéfense sont des femmes de la classe moyenne et supérieure qui, dans le meilleur des cas, transmettent leur savoir à des femmes des classes populaires avec leurs idées paternalistes, racistes et classistes. Les femmes racisées sont de toute façon considérées comme moins dignes – ou moins en besoin – d’apprendre à se défendre.

Si toutes ces informations sont extrêmement riches et présentées avec nuance critique, la lectrice qui cherche des informations sur une éventuelle autodéfense féministe aux Etats-unis reste sur sa faim. Certes, plusieurs des protagonistes sont engagées simultanément dans le mouvement féministe et dans l’autodéfense pour femmes. Mais l’idée que les femmes puissent se défendre contre des hommes violents, grâce à la force et la compétence de leurs corps, est tellement révolutionnaire qu’elle parait féministe par définition. Or toutes les approches de l’autodéfense pour femmes ne sont pas d’office féministes, loin de là. Rouse décrit des divergences entre des instructeurs qui argumentent que la pratique d’autodéfense garantit la mise en forme et la santé des femmes pour les renforcer dans leurs rôles d’épouse et mère, et des instructrices qui mettent en avant la nécessité de se protéger contre la violence masculine. Elle fait aussi le lien avec des penseuses féministes, minoritaires, qui prônent l’autodéfense comme pratique émancipatrice. Mais contrairement à leurs collègues anglaises, les féministes américaines ne s’emparent pas de manière collective de l’autodéfense comme moyen de résistance à leur oppression, et la pratique reste individuelle, tout comme son impact. Une lecture parallèle avec Se défendre d’Elsa Dorlin est d’ailleurs conseillée.

Mais qui étaient donc ces femmes citées en début d’article ? En 1893, la boxeuse professionnelle Minnie Rosenblatt Besser défia Eddie Avery, un boxeur new-yorkais accusé de violences conjugales, à un match pour démontrer la lâcheté des hommes violents ; par ailleurs, elle proposait des cours de boxes aux femmes pour qu’elles apprennent à se défendre contre les agressions sexuelles. En 1912, la syndicaliste Anne Morgan organisa des cours d’autodéfense pour 500 ouvrières afin qu’elles puissent se défendre dans l’espace public. En 1913, la suffragiste Alta Hyde Gilbert fonda le Home Protection Equal Suffrage Club, une organisation suffragiste radicale qui rompit avec les suffragistes modérées pour mobiliser les ouvrières et revendiquer que les femmes soient leurs propres protectrices, cours d’autodéfense à l’appui. En 1920, Lillian Ellis, 12 ans, se défendit avec succès, grâce à des techniques de jiu jitsu, pendant une demie-heure contre les attaques physiques graves d’un ami de la famille qui était en visite pendant que ses parents n’étaient pas à la maison. Leurs vies et celles de nombreuses autres illustrent comment les femmes se sont emparées de techniques d’autodéfense au profit de leur propre sécurité et émancipation et, parfois, celles d’autres femmes.

Wendy L. Rouse (2017). Her Own Hero : The Origins of the Women’s Self-Defense Movement. New York : New York University Press.


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