La reine des pirates

Surnommée Sayyida al-Horra, ce qui signifie « dame libre », son véritable prénom est Aîcha ou Fatima. Al-Horra est l’une des femmes les plus célèbres de l’histoire du Maroc. Femme rebelle, énergique et de caractère fort, l’image qu’on a d’elle est celle d’une personne passionnée. Sa vie agitée a été utilisée comme sujet dans la littérature jusqu’à nos jours.

Née vers 1485 dans une famille musulmane de sultans maroco-andalous. Al-Horra est douée d’une grande intelligence et d’une éducation sans faille, selon toutes les sources arabes chrétiennes et portugaises. Maîtrisant la langue arabe, portugaise et l’espagnol par sa mère, elle reçoit sa formation par les plus grands savants à Chefchouen dans le nord du Maroc. Dès l’enfance, elle est promise à un futur mari et épouse à 18 ans un ami de son père, Mohamed al-Mandri, sultan de Tétouan. Ce mariage lui ouvrit la porte de la participation directe à la vie publique, ainsi qu’à la gestion des opérations contre les armées portugaise et espagnole. De leur union est née une petite fille nommée Fatima.

Al-Horra aide son mari dans les affaires militaires, si régulièrement qu’elle apprend le métier. Son efficacité sur le terrain de guerre fut telle qu’al-Horra gagna rapidement la confiance de son époux, qui lui délégua vers 1512 l’administration militaire de son règne. Sayyida al-Horra se montra tellement intraitable avec ses ennemis qu’Alfonso de Noronha, gouverneur portugais de Ceuta, se plaignit à maintes reprises de son goût immodéré pour l’usage de la force. Ce caractère se confirma davantage après le décès de son époux en 1520 et son accession totale au poste de gouverneure à Tétouan.

Une fois qu’elle prit les rênes de la ville, la nouvelle gouverneure de Tétouan devint également cheffe de la piraterie dans le nord-ouest du Maroc. C’est le temps des batailles navales contre les envahisseurs portugais et les occupants espagnols. Elle inscrivit cette pratique dans la continuité de sa guerre contre les troupes ibériques, allant jusqu’à construire au cœur du port de Tétouan toute une unité industrielle d’armement naval. Elle y fit ainsi bâtir et réparer les navires de guerre, monta une flotte imposante et ordonna à ses marins d’avancer le plus loin possible en Méditerranée, afin de repousser les envahisseurs depuis la haute mer. L’objectif de ces virées maritimes était également de s’emparer de la cargaison des flottilles ennemies et de constituer des otages à échanger contre des rançons importantes.

Elle s’imposait donc aux pays européens comme diplomate, les forçant à négocier. Grâce à ce butin de guerre considérable, l’argent public coulait à flots, faisant de Tétouan et du nord-ouest du Maroc l’une des régions les plus riches du pays. Elle collaborait également avec le gouverneur ottoman Barberousse qui résistait aussi aux envahisseurs. Consciente que la piraterie ne pouvait être, à elle seule, un modèle économique pérenne, Sayyida al-Horra approcha les sphères royales des Wattassides, qui contrôlaient la région s’étendant de l’Oum er-Rabi‘ au sud à la Moulouya à l’est. Afin de gagner leur soutien, elle décida d’épouser en 1541 le sultan Moulay Ahmed al-Wattassi (1526 – 1549). L’union était purement politique, permettant à al-Horra de jouir de la reconnaissance du pouvoir central à Fès. Après son remariage, al-Horra aurait insisté sur ce point afin de montrer qu’elle n’avait nulle intention de renoncer à gouverner Tétouan. Elle a été une femme qui a pris d’importantes décisions qui ont influencé l ’évolution politique du royaume.

Sayyida al-Horra était fort respectée au titre de reine à Tétouan. Elle a régné seule comme gouverneure de Tétouan pendant des années, en assurant constamment sa stabilité politique et sa prospérité économique. Elle luttait pour l’instruction des femmes et des filles. Sayyida al-Horra fut destituée en 1542, dans des circonstances peu documentées par les historien.ne.s. Une hypothèse est que sa destitution aurait été orchestrée par son demi-frère allié à l’ennemi portugais Alfonso de Noranha, qui l’aurait également dépouillée de tous ses biens. La politologue Osire Glacier soulève l’ambivalence des hommes face à ce règne : « Depuis le mariage [de Sayyida Al-Horra], les uns la considèrent comme une représentante du pouvoir central, pendant que les autres n’ont jamais accepté d’être gouvernés par une femme. Certains capitaines, corsaires et officiers militaires sont dans une situation schizophrène : d’un côté, ils livrent des batailles féroces ou affrontent la haute mer sans ciller, et de l’autre, ils tremblent devant l’autorité d’une femme ».

Sayyida Al-Horra retourna dans sa ville natale, Chefchaouen, où elle rendit l’âme en 1562. Sa tombe, sise dans la zaouïa Raïssouniya, demeure à ce jour un lieu de pèlerinage pour les femmes.

Pour en savoir plus :

  • Osire Glacier (2016) : Femmes politiques au Maroc d’hier à ajourd’hui. La résistance et le pouvoir au féminin. Tarik Editions, Casablanca.

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