Répression de la Reclaim the Night

Lettre envoyée le 8 mai 2018 à M. Philippe Close, bourgmestre de la Ville de Bruxelles, et Mohamed Ouriaghli, Echevin de l’Egalité des chances :

Monsieur le Bourgmestre,

En tant qu’associations féministes, nous condamnons la répression policière lors de la manifestation Reclaim the Night du 31 mars dernier. Les mobilisations du type « Reclaim the night » ont lieu depuis quelques décennies et dans différents coins du monde. Elles sont menées par des femmes et des personnes trans* pour se réapproprier les espaces publics desquels elles sont exclues. Cette exclusion s’opère de différentes façons, notamment via la manière dont les femmes sont socialisées et dont les personnes trans* sont marginalisées, via les insultes et les violences sexistes, lesbo-, bi- et transphobes, via une culture qui légitime ces violences.

C’est d’autant plus regrettable que la police a réprimé la Reclaim the Night du 31 mars de manière violente, avec une lame de fond sexiste, transphobe et anti-féministe. Pour dissoudre cette manifestation non autorisée, la police a mis en œuvre des procédures inutilement dures d’intimidation et de fichage de personnes militantes. Le regard des passant.e.s était obstrué à l’aide de véhicules et de barrières Heras, isolant les manifestant.e.s de tout contrôle social, une véritable pratique d’opacification du pouvoir qui participe à la marginalisation de manifestant.e.s. Les participant.e.s se sont vues encerclé.e.s de près par la police, si bien qu’il devenait difficile de respirer pour certain.e.s, avant d’être violemment extirpé.e.s puis colsonné.e.s.

Tous les moyens ont été employés pour identifier et ficher les participant.e.s – nasse, embarquement au commissariat, photographies forcées, détentions... – jusqu’aux menaces d’entamer des procédures judiciaires ou des procédures pour séjour illégal. Les témoignages pleuvent concernant notamment le sexisme et la transphobie des agent.e.s de police. Ils et elles ont utilisé humiliations et menaces verbales : « vous n’aviez qu’à rester à la maison », « vous êtes arrêtées maintenant, vous n’avez plus accès à votre téléphone, connasses », « on le fera une à une [photographies], elles feront moins les malignes, et si il faut, on leur tiendra la tête », « tu sais dire toi si c’est un homme ou une femme ? Moi pas (rires gras) », « il en reste juste assez pour qu’on en ait une chacun » (menace de viol à la fin de la nasse) ; et de violences physiques : colsons serrés et maintenus pendant deux heures, coup de pieds, tirage de cheveux, étouffement, étranglement, etc. Les agent.e.s évitaient tout contact de regard et refusaient de s’adresser directement aux personnes arrêtées pour donner des explications sur ce qui se passait.

Cette répression violente sous prétexte que la manifestation n’était pas autorisée est d’autant plus inquiétante que les associations féministes peuvent témoigner de la difficulté d’obtenir l’autorisation pour un trajet de manifestation qui correspond aux objectifs d’une mobilisation politique, c’est-à-dire la visibilité. Encore, lors de la manifestation nationale contre les violences faites aux femmes du 25 novembre 2017, la police bruxelloise nous avait imposé d’emprunter des chemins peu fréquentés. Aussi, nous constatons que des rassemblements de supporters d’équipes de foot belges peuvent occuper l’espace public pendant toute une après-midi sous le regard amusé de seulement quatre policiers, malgré le trouble de l’ordre public que ceux-ci constituent (pétards et fumigènes, hommes fortement alcoolisés). Si l’argument est que ces rassemblements ne seraient pas « revendicatifs », nous soulignons le caractère nationaliste, machiste et parfois aussi raciste et homophobe de ce type de mobilisations. Nous rappelons aussi que la police bruxelloise a choisi de réprimer un rassemblement de supporters de l’équipe nationale du Maroc le 11 novembre 2017 et s’est contentée d’escorter des militants fascistes le 2 avril 2016. Nous ne pouvons nous empêcher de constater que la police bruxelloise applique ici deux poids, deux mesures et que ce sont des militant.e.s féministes qui en font les frais.

Nous nous inquiétons de ces pratiques de fichage, de déshumanisation et d’intimidation de manifestant.e.s. Rien ne peut justifier ces violences anti-féministes face à des personnes dont le seul « crime » a été de marcher dans la rue, un droit qui leur est justement trop souvent dénié. Utiliser la violence contre des personnes qui dénoncent les violences qu’elles subissent est d’autant plus inacceptable dans un contexte où l’on incite les victimes de violences à porter plainte. Il est évident que ce comportement sexiste et transphobe n’incite personne à faire confiance aux services de police. En tant qu’associations féministes, nous connaissons les difficultés que les femmes rencontrent à porter plainte concernant des violences vécues. Nous regrettons que la police bruxelloise se soit montrée inapte à faire son travail correctement et ait rompu, une fois de plus, la confiance des citoyen.ne.s.

C’est pourquoi nous vous demandons de faire une enquête au sein de vos services de police afin d’identifier et d’éradiquer tout procédé et préjugé sexistes, racistes ou LGBTophobes ; d’émettre et de surveiller le respect de lignes directrices claires sur le traitement correct de personnes en état d’arrestation ; et de mettre en place des procédures de négociation avec des organisatrices.teurs de manifestations qui permettent une visibilité maximale et un bon déroulement de ces mobilisations démocratiques.

Nous vous remercions de votre considération et vous souhaitons une rapide mise en œuvre.

Cordialement,

Collectif contre les violences familiales et l’exclusion
Corps écrits
ella – kenniscentrum gender en ethniciteit
Furia
Garance
Intal
Maison plurielle
Solidarité femmes et refuge pour femmes victimes de violence


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