10 ans de Non c’est non

Non c'est non !

Le petit livre rose, premier manuel d’autodéfense féministe en langue française, a été publié fin mars 2008. Dix ans, c’est court dans l’histoire de l’autodéfense féministe (et encore plus court dans l’histoire de la résistance des femmes aux violences). Mais c’est assez longtemps pour constater des changements majeurs dans ce domaine en pleine croissance. Temps de faire un bilan espérons intermédiaire.

Quand Non c’est non a été écrit, la liste d’adresses d’associations d’autodéfense dans toute la Francophonie se limitait à dix. L’autodéfense féministe était mal connue et il y avait beaucoup de préjugés à surmonter. Ce serait la haine des hommes qui pousse les femmes à apprendre à se défendre, ça mènerait à la guerre des sexes ou, encore pire, ça ne servirait de toute façon à rien car les femmes allaient toujours être moins fortes, moins capables de se protéger des violences que les hommes. L’association Garance n’avait pas encore soufflé ses dix bougies et souffrait d’un manque de financement de base, survivant au gré des subventions de projet, toujours limitées dans le temps et les montants, et grâce à beaucoup de travail bénévole. Aujourd’hui, rien que pour la France, vingt associations et formatrices individuelles existent. Des médias de grande diffusion rapportent régulièrement sur l’autodéfense pour femmes et même sur l’autodéfense féministe. Des organisations internationales commencent à s’intéresser au potentiel préventif de l’autodéfense féministe et financent des initiatives. Et chez Garance, même si nous ne pouvons toujours pas répondre à toute la demande, nous sommes quand même plus confortables avec un financement de base pour une partie de nos activités. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Plusieurs facteurs ont aidé à accélérer le développement de l’autodéfense. Après la chape de plomb anti-féministe des années 1990, les mouvements féministes ont eu un ressort avec l’arrivée d’une nouvelle génération prête à questionner la culture du viol et les stéréotypes de genre. Le corps a repris de l’importance dans ces réflexions, allant d’un champ de débats théoriques vers un lieu d’action féministe. L’intérêt recrudescent pour l’autodéfense féministe n’en est qu’un symptôme – nous voyons aussi des anciennes pratiques (par exemple le self-help dans le domaine de la santé) et des nouvelles (par exemple l’émergence de théorisation et pratiques transféministes) prendre de l’ampleur, et c’est tant mieux.

Le débat sur les violences faites aux femmes a également changé. Si en 2008, le seul sujet débattu sur la scène politique était la violence conjugale, avec la très grande majorité des ressources allant dans la lutte contre ce fléau, les discours et pratiques se sont élargies pour couvrir aujourd’hui tout le continuum des violences faites aux femmes et aux filles. Le sexisme ordinaire, le harcèlement sexiste et sexualisé, le viol ont trouvé une place à côté de la violence conjugale et rattrapent tout doucement le retard en matière de recherche, de services d’aide et d’améliorations institutionnelles. Pour l’autodéfense féministe, cet élargissement est bénéfique, car c’est justement l’attention à tout le continuum des violences et l’analyse genrée qui la distinguent de cours d’autodéfense traditionnels se focalisant sur la seule défense physique et les agressions par des inconnus. Il est aujourd’hui plus facile à faire valoir publiquement que l’autodéfense féministe répond mieux aux situations de discrimination, de menace et d’agression que vivent les femmes au quotidien. Et cela se reflète en nombres croissants de participantes, de formatrices et de structures d’autodéfense féministe.

Non c’est non a joué un petit rôle dans cette évolution. Par cette publication, l’autodéfense féministe a gagné en visibilité et en crédibilité et a permis de toucher des femmes qui n’étaient pas au courant que ce type d’autodéfense existe. De temps en temps, nous recevons des e-mails venant d’espaces ruraux et contrées éloignées qui racontent comment une femme a trouvé ce livre, par hasard, dans une bonne librairie, une bibliothèque ou un marché aux puces et comment la lecture lui a ouvert un nouveau monde. Des journalistes et des autorités publiques trouvent leur chemin jusqu’à Garance – et probablement aussi chez nos associations soeurs – grâce à Non c’est non que quelqu’un.e a reçu/emprunté/acheté....

En soi, ce livre est une petite histoire de succès, en tout cas pour un livre de non-fiction féministe. Ecrit par notre directrice pendant de longues soirées à côté de son travail, il n’a jamais perdu son attractivité. Bien qu’il est aussi disponible en ligne gratuitement, via le site de l’éditeur Zones ou en versions piratées, il continue à bien se vendre. La première édition a été vendue 4 300 fois et a connue une première réimpression il y a deux ans. En 2010, les éditions Marabout ont lancé une version poche qui s’est vendue à 5 000 exemplaires (et qui a été retirée du marché en 2012). Les ventes continuent et ont convaincue la maison mère de Zones, La Découverte, de lancer une édition poche actualisée en mai 2018. En dix ans, des centaines de milliers d’internautes ont consulté la version en ligne gratuite chez Zones. Le projet Crocodiles a basé ses conseils comment réagir au harcèlement sexiste dans l’espace public sur le livre. Une édition turque de Non c’est non a vu le jour en mars 2017 à la maison d’édition féministe Güldünya. A notre surprise, Non c’est non ne sert pas qu’à se défendre : deux productions théâtrales ont utilisé des passages pour leurs textes.

Tout cela est prometteur pour l’avenir de l’autodéfense féministe, mais il reste beaucoup à faire. L’autodéfense féministe est loin d’être accessible pour toutes les femmes. Géographiquement, ce sont surtout les régions rurales et les pays du Sud global qui ne sont pas ou très peu desservis. Et même là où des associations et formatrices individuelles sont actives, elles n’ont souvent pas les moyens de proposer des activités accessibles à toutes les femmes. Les femmes en situation de handicap, les femmes sans papiers, les femmes à faibles revenus et/ou sans domicile fixe et les femmes âgées sont les groupes les moins souvent présents dans les formations d’autodéfenses, et en tant que mouvement, nous avons besoin de nous rendre plus disponibles et plus à l’écoute pour leurs besoins spécifiques. De plus, le fonctionnement de l’autodéfense féministe en dehors des institutions de la société (par choix ou par exclusion) a comme conséquence qu’une femme doit savoir que l’autodéfense féministe existe, trouver une formation accessible pour elle et organiser son temps pour pouvoir y participer. C’est un effort qui est difficile à entreprendre à côté de multiples responsabilités familiales et professionnelles.

Selon l’expérience de Garance, la continuité, durabilité et inclusivité de l’autodéfense féministe ne peut pas dépendre du seul bon vouloir de formatrices individuelles. Aujourd’hui plus encore qu’il y a dix ans, l’autodéfense féministe a besoin d’une reconnaissance et d’un soutien structurel.le.s en tant que méthode efficace de prévention primaire des violences faites aux femmes. Elle doit figurer dans les plans d’action nationaux et autres documents définissant la politique de lutte contre les violences, des ressources financières et humaines suffisantes à la clé. La recherche scientifique doit s’intéresser plus à la résistance des femmes aux discriminations et à la violence pour mieux informer les outils et messages d’autodéfense. Et l’expertise des associations et formatrices d’autodéfense féministe doit être reconnue publiquement pour leur permettre de s’imposer face aux offres d’autodéfense traditionnelles et commerciales qui répondent moins bien aux besoins spécifiques des femmes. Chez Garance, nous comptons continuer ce combat afin que le vingtième anniversaire de Non c’est non voie un mouvement d’autodéfense féministe diversifié, puissant et solide.


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