La liberté d’opprimer

Une petite centaine de femmes plus ou moins connues ont signé une carte blanche dans le sillon de #metoo. Vous vous rappelez : des dizaines de milliers de femmes dans le monde ont dénoncé sous ce hashtag ou d’autres des situations de harcèlement et de viol qu’elles ont vécues. Elles ont également dénoncé les attitudes et mentalités qui donnent à bon nombre d’hommes la conviction que ce serait leur bon droit d’imposer leurs comportements sexuels à n’importe quel femme, proche ou inconnu, égale ou subordonnée. Que les femmes seraient a leur disposition sexuelle, que l’on pourrait les objectifier sans conséquences. Que ces comportements de « séduction » et de « galanterie » seraient anodins et isolés et qu’il faudrait les prendre avec humour ou au tout de moins avec de la patience pour tous ces soi-disants malentendus.

#metoo a rendu visible ce que les féministes disent depuis longtemps : les violences sexistes sont répétitives, omniprésentes et ont un impact néfaste sur le bien-être, le statut social et la capacité d’agir de leurs cibles. Elles ne peuvent pas être divisées en violences « graves » et « pas graves » et demandent toutes la même attention, la même détermination pour y mettre un terme. Elles s’inscrivent dans un contexte d’inégalité structurelle entre femmes et hommes qui renforce le caractère discriminatoire et l’inéluctabilité de ces pratiques. La banalisation de ces violences, la culpabilisation et ridiculisation des victimes et l’exonération, voire victimisation des auteurs font partie de ce contexte inégalitaire et permissif. C’est pourquoi c’est tellement rafraichissant que la honte commence tout doucement à changer de camp, que les hommes commencent à être tenus responsables de leurs actes.

Mais ce n’est pas l’avis des signataires de la carte blanche. On serait allé.e.s trop loin dans ce débat, il faudrait arrêter de persécuter des innocents, retrouver le « juste » milieu. Si cette prise de position paraît à première vue mesurée et raisonnable, elle est fondée sur des arguments fallacieux. C’est un exemple type d’un discours antiféministe qui tord la vérité pour mieux manipuler l’opinion publique. Que ce discours est tenu par des femmes n’enlève rien à son caractère sexiste. Garance a fait l’analyse de quelques stratégies utilisées pour vous donner des arguments en main (voir aussi notre guide de défense verbale pour féministes). Car ce ne sera pas la dernière fois que le débat sur les violences faites aux femmes vire vers l’antiféminisme.

Stratégie n° 1 : les reproches détestables

Ce stratagème cherche à miner l’adversaire en lui attribuant des positions extrémistes qui ne sont, dans les faits, pas les siennes. L’objectif est que l’adversaire commence à se défendre de quelque chose qu’elle ou il n’a jamais fait et s’éloigne du sujet. Les signataires de la carte blanche trouvent par exemple que dénoncer le harcèlement sexuel et les abus de pouvoir revient à du « puritanisme » et une « morale victorienne » dans une « société totalitaire ». Des mots bien trempés dont on serait tenté.e de s’en défendre par la justification. Ce qui est reproché aux féministes, c’est qu’elles seraient contre la sexualité (puritanisme et morale victorienne) et voudraient contrôler les rapports entre femmes et hommes jusque dans l’intimité.

Rappelons d’abord que ces termes ont des bases historiques qui n’ont aucun lien ni ressemblance avec la situation actuelle. Le puritanisme était un courant religieux voyant dans les plaisirs de la chair le pêché. La morale victorienne était fondée dans le sexisme, le racisme et le tabou sur tout ce qui était sexuel. Ni l’un, ni l’autre n’ont jamais voulu empêcher les agressions sexuelles envers les femmes et les enfants. De même, le totalitarisme, selon Hannah Arendt qui a créé ce terme, désigne un système politique où le gouvernement n’admet aucune opposition et cherche à contrôler tous les aspects de la vie sociale.

Comparez à ces reproches le mouvement #metoo : il fait parler les gens de comportements sexuels, il fait bien la différence entre sexualité (où il y a consentement entre les partenaires) et violence (où ce consentement fait défaut) et, en tant que mouvement contestataire et minoritaire, n’a certainement ni le pouvoir nécessaire, ni la volonté d’ailleurs, de se mêler des affaires privées entre adultes consentants. Ce reproche témoigne d’un certain auto-apitoiement chez les personnes adhérent aux normes et stéréotypes dominants : tout questionnement de ceux-ci leur paraît comme un renversement des inégalités de pouvoir, une violence envers les dominants.

Stratégie n° 2 : prétendre la nuance pour mieux diviser

Nous l’avons vue dans la stratégie n° 1 : les féministes exagèrent. La stratégie suivante prétend que les signataires, elles, ont mangé la nuance à la grande cuillère. « En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité. » On reproche aux féministes qui, elles, se battent pour les droits de toutes les femmes, y inclus ceux des signataires, d’aller trop loin dans un projet par ailleurs légitime, la dénonciation des abus de pouvoir. Avec des arguments, on ne peut plus traditionnellement antiféministes et mille fois réfutés, les signataires accusent d’exagération sans pour autant définir la bonne mesure. Comment peut-on donc dénoncer les violences sexuelles sans être épinglé.e par elles comme haïsseuse.r d’hommes et de sexualité ? Sans cette définition, le maintien du statut quo (il ne faut pas inquiéter les hommes qui sont « juste » sexistes au quotidien) prend l’apparence d’une position nuancée. En réalité, il s’agit du même vieux sexisme qui est tout sauf nuancé.

Car les signataires confondent des comportements sexualisés transgressifs avec la sexualité. On peut très bien dénoncer les premières tout en profitant pleinement de la dernière. La sexualité, pour qu’elle ne soit pas caractérisée comme de la violence, est basée sur le consentement. C’est la responsabilité de toutes les parties impliquées de s’assurer que les autres parties sont d’accord avec ce qui se passe. Les innombrables témoignages et les analyses plus poussées des situations dénoncées démontrent que c’est justement le manque de consentement qui fait de ces situations des agressions. Non, on ne dénonce pas toutes les invitations sexuelles, on dénonce celles qui ne tiennent pas compte des inégalités de pouvoir entre l’invitant et l’invitée et celles qui partent de l’idée que l’invitation sera certainement bien reçue. Car dans les deux cas, la possibilité de dire non est limitée d’emblée.

De même, les signataires érigent une hiérarchie des violences. Seules les agressions qu’elles estiment assez graves (l’abus de pouvoir, le viol) peuvent être dénoncées. Le harcèlement, à leurs yeux, n’est qu’un signe de « liberté sexuelle » qu’il ne faut surtout pas entraver. Critère supplémentaire pour établir qu’une agression a eu lieu et que l’agresseur doit être tenu responsable : la temporalité. Car ce serait trop demandé aux hommes de « dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un ’comportement déplacé’ qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt, ou trente ans ». Un délai de prescription fait maison pour libérer les hommes agresseurs de leur responsabilité sociale (on ne parle même pas de leur responsabilité pénale !). Que les victimes de ce type de comportements, elles, s’en rappellent très bien et qu’elles souffrent des conséquences encore dix, vingt ou trente ans après, cela ne semble pas trop inquiéter les signataires.

Stratégie n° 3 : victimiser les agresseurs

Le manque de nuance des signataires de la carte blanche les amène à déclarer que des hommes qui « n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses ’intimes’ lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque » ne seraient pas des agresseurs. Et comme ils ne le seraient pas, on ne doit pas les tenir responsables de leurs actes. Car dénoncer en public les violences qu’ils ont commises, ce serait de les mettre « exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels ». Ce ne sont donc pas leurs actes qui les identifient comme agresseurs, mais leur dénonciation. Pour penser cette idée tordue jusqu’à son bout : finalement, ce sont les victimes de harcèlement qui harcèlent leurs harceleurs en rendant public le harcèlement. Et la boucle est bouclée...

Autre injustice commises envers les harceleurs : dénoncer leurs actions en public reviendrait à leur ôter leur droit de réponse et de défense. Tout d’abord, si les langues se délient maintenant, cela montre qu’il y a des nombreux obstacles qui empêchent les victimes de violence d’en parler et de trouver le soutien nécessaire pour que la violence cesse et que réparation soit faite. La dénonciation vise donc surtout à briser ce tabou et à obtenir la réparation nécessaire pour rétablir l’équilibre dans la balance de l’équité. Mais on reproche aux féministes de ne pas laisser les hommes s’exprimer. Nous devons vraiment vivre sur une planète différente, les signataires et nous, car nous avions l’impression que les hommes accusés de harcèlement peuvent très facilement décrocher des entretiens avec les médias et que leurs refus de responsabilité et excuses du bout des lèvres sont largement diffusés. Qu’ils n’obtiennent pas le même soutien que les femmes qui dénoncent est peut-être plus lié à ce qu’ils disent plutôt qu’à une conspiration féministe mondiale.

La raison pour cette inquiétude démesurée pour les pauvres agresseurs : ils pourraient perdre leur travail ! Que le harcèlement qu’ils ont exercé a empêché leurs victimes de travailler, les a contraintes de démissionner, ne pèse finalement pas aussi lourd dans la balance des signataires. Un risque fictif pour les dominants l’emportera toujours sur un impact réel sur les dominé.e.s... Facit des signataires : il faut défendre ces pauvres hommes, car ils n’y arrivent pas tout seuls.

Stratégie n° 4 : culpabiliser les victimes

De l’autre côté de la médaille, les signataires montrent peu d’empathie avec les victimes de harcèlement, sans doute parce que leur capacité d’empathie est déjà pleinement occupée avec les hommes auteurs. Car si les femmes sont confrontées à du harcèlement au quotidien, c’est parce qu’elles « s’enferm[ent] dans le rôle de la proie », parce qu’elles ne savent pas comment « vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser. » Ce volte face argumentaire est fascinant : si le consentement n’est pas la base du concept de sexualité des signataires, il définit la victimisation. Les victimes seraient victimes parce qu’elles se laisseraient intimider et culpabiliser, se laisseraient réduire à leur corps et se laisseraient atteindre dans leur dignité. Si elles n’étaient pas d’accord avec leur oppression, l’oppression s’évaporerait immédiatement !

Bien sûr, chez Garance, nous sommes tout à fait pour que les femmes et les filles soient informées et conscientes des risques liés au statut de femme dans une société sexiste. Nous appelons de tous nos voeux l’accessibilité de l’autodéfense féministe pour toutes pour justement les informer et munir pour mieux faire face aux discriminations, harcèlements et autres agressions. Mais apprendre à se défendre ne rend pas responsable ni coupable des agressions qu’on subit. Nous savons que rendre les femmes et les filles plus fortes contribue à une société plus égalitaire, mais ne peut pas remplacer le changement nécessaire dans le chef des hommes et des garçons. Ce sont eux qui doivent apprendre à considérer les femmes et les filles comme des égales, à les traiter avec le respect et la dignité dus à tout être humain. Bizarrement, les signataires ne parlent que de l’éducation des filles, pas celle des garçons...

Stratégie n° 5 : instrumentaliser la liberté

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » L’article 4 de la Déclaration universelle des droits humains reflète des principes moraux des Lumières et des préceptes religieux à la fois. Apparemment, cette nouvelle n’a pas encore atteint les signataires, car elles « défend[ent] une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». Tandis que les signataires pensent que « la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage », nous avons une vision plus optimiste de la sexualité comme un espace qui sert aussi à créer des liens, à échanger attention, désirs et plaisirs, bref : à se construire comme être social. Elle est constructive et toujours inscrite dans des normes sociales. La liberté sexuelle en est une. C’est pouvoir choisir si on veut avoir des relations sexuelles, avec qui, quand et de quelle manière. Elle est mutuelle et demande donc le consentement de toutes les parties impliquées. Importuner quelqu’un.e, c’est s’imposer avec des propositions au mauvais moment, à la mauvaise personne, sans consentement. Par définition, importuner ne peut pas faire partie de la liberté sexuelle.

Ce n’est pas la seule façon dont les signataires instrumentalisent le terme de liberté. Elles nous parlent aussi de leur « liberté intérieure » qui les distinguerait des femmes qui « s’enferm[ent] dans un rôle de proie ». Bien sûr, toute personne a une liberté intérieure, une liberté de pensée, d’émotions, d’espoirs et d’aspirations. Mais cette liberté intérieure n’est pas inatteignable. Elle peut être limitée par des préjugés et stéréotypes, par des intimidations et menaces, par des événements traumatiques. Nous sommes heureuses d’apprendre que la liberté intérieure des signataires est inviolable et qu’elles forment la grande exception dans l’espèce humaine. Nous espérons pour elles qu’elle ne sera jamais mise à l’épreuve d’une agression ou du harcèlement.

D’où vient alors cet usage abusif du terme liberté ? Il s’agit d’un mot avec une connotation très positive, et les signataires le mobilisent pour empêcher qu’on les contredise. Car qui pourrait dire non à la liberté ? En faisant cela, elles instrumentalisent le terme liberté pour quelque chose qui est en fait un privilège. C’est un privilège, un avantage lié au groupe social dominant auquel l’on appartient, loin de tout mérite, de considérer d’autres catégories de personnes sexuellement disponibles, objectifiables, importunables. De l’autre côté, les signataires mettent cette prétendue liberté à égalité avec la « liberté de dire non à une proposition sexuelle ». Est-ce qu’on peut vraiment parler d’une liberté quand on est obligée de dire non à des propositions sexuelles non-désirées et non-sollicitées ? A notre avis, il s’agit d’un choix contraint par les rapports de domination à l’œuvre. Liberté des hommes ? Oui, à dominer. Liberté des femmes ? Non, car nous ne pouvons même pas tenir responsable les hommes pour leurs actes sans nous voir reprocher d’aller trop loin, d’haïr les hommes et de vouloir renverser la domination masculine.

Pour finir, parlons de la crainte des signataires d’être traitées de « traitres ». Qu’elles soient rassurées : pour être traitre, il faut d’abord faire partie de quelque chose qu’on peut trahir. Avec leur carte blanche, elles se sont solidement placée en dehors de la solidarité entre femmes, bien à distance de toutes les femmes moins privilégiées qu’elles, fermement du côté des hommes violents. Nous n’appelons pas ça des traitres. Mais ce ne sont pas des alliées non plus. Ça s’appelle être sexiste.


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be