Garance ASBL

En finir avec les prisons ?

Le 15 mars dernier, l’ULB accueillait un colloque sur le thème « Des nouvelles prisons... et après ? » [1]. Aujourd’hui en effet, face à la surpopulation des prisons tout comme l’état lamentable de certains établissements pénitentiaires, la Belgique construit de nouvelles prisons, sans se poser trop de questions quant à leur fonctionnement ni leur efficacité pour lutter contre la délinquance et la criminalité.

Le colloque se penchait notamment sur certains paradoxes : ainsi, des enquêtes montrent qu’aussi bien les détenus que le personnel préfèrent les anciennes prisons (comme Namur) aux nouvelles (comme Ittre), malgré l’état de délabrement avancé des premières. Parce que dans les anciennes prisons, ce sont encore les rapports humains, fussent-ils conflictuels ou parfois même violents, qui règlent la vie quotidienne ; dans les prisons ultra-modernes, c’est la technologie qui règle tout. Une très intéressante intervention d’architectes donnait froid dans le dos : des grilles qui s’ouvrent automatiquement, des escaliers en colimaçon entourés de grilles, conçus pour qu’on ne s’y croise jamais, les rapports humains réduits au minimum... Ni détenu/e/s ni gardien/ne/s n’y trouvent leur compte.

Construire de nouvelles prisons, cela demande aussi beaucoup de moyens. D’où le développement des PPP (partenariats public-privé), qui ont aussi été mis sur la sellette : d’une part pour leur coût à long terme, mais aussi pour ce qu’elles induisent, comme la hausse généralisée du prix des produits pour les détenus (cantine, location de télé...), ou encore une logique purement économique qui implique que plus il y a de cellules occupées, mieux les entreprises se portent. Investir dans des alternatives ou des mesures de prévention deviendrait dès lors « contre-productif ».

On a pu entendre, tout au long de la journée, des témoignages édifiants sur les conditions de vie en prison : les règlements d’ordre intérieur qu’on ne parvient pas à obtenir et qui sont pourtant d’application, la température de la douche que personne ne peut régler car c’est une entreprise externe qui s’en occupe, l’éloignement des prisons par rapport à la ville, rendant les visites plus problématiques pour les proches... Et ce verdict sans appel d’un directeur de prison : « La dynamique de base des prisons, c’est de répondre pénalement à des problèmes sociaux ».

Une journée intéressante, même si les véritables alternatives à la prison ont été peu abordées. Et s’il y a manqué une analyse de genre et si le public, diversifié par les fonctions et les intérêts (étudiant/e/s, gardien/e/s, intervenant/e/s extérieur/e/s, criminologies, sociologues...), l’était très peu par l’origine.

Pour aborder les questions de genre ou de racisme, on peut se reporter au livre d’Angela Davis [2], « La prison est-elle obsolète ? » Elle y fait une analyse impitoyable du système « carcéro-industriel » des Etats-Unis, où la privatisation est bien plus avancée que chez nous et où les populations précarisées, principalement noires et hispaniques, forment la majorité des détenu/e/s ; on peut appliquer sans peine son analyse aux détenus d’origine étrangère de chez nous. Un chapitre particulier est consacré au thème : « Comment le genre structure le système carcéral ». Dès les premières lignes, on rencontre comme un effet-miroir de la journée de réflexion de l’ULB : « Hormis quelques exceptions notables, les femmes ont été tenues à l’écart des discussions autour de l’expansion du système carcéral américain. Loin de moi l’idée que le simple fait d’inviter les femmes dans ce débat puisse avoir pour effet immédiat d’améliorer la compréhension du châtiment d’État et de faire avancer la campagne abolitionniste. Il est certes vital de s’intéresser aux problèmes spécifiques des prisons pour femmes, mais il est surtout indispensable de modifier notre regard sur le système carcéral dans son ensemble. Certes, les pratiques carcérales sont genrées dans les prisons pour femmes, mais elles le sont aussi dans les prisons pour hommes ».

Aux Etats-Unis comme chez nous, les femmes ne représentent guère plus de 3 à 5% des personnes incarcérées, mais leur nombre grandit plus vite que celui des hommes. La prison est une vraie caricature des stéréotypes de genre. Les hommes sont surtout considérés comme des « criminels » tandis que les femmes sont plus souvent déresponsabilisées, psychiatrisées, bourrées de médicaments. Longtemps, la « réinsertion idéale » n’était pas non plus la même pour une femme blanche que pour une femme noire : la première étant censée devenir une « bonne maîtresse de maison » tandis qu’on attendait de la seconde qu’elle soit surtout une domestique efficace.

Angela Davis décrit en détails, parfois crus, les humiliations – souvent à connotation sexuelle – dont les femmes sont victimes en prison, si bien que l’un des slogans de prisonnières en révolte contre les fouilles au corps était : « Halte aux agressions sexuelles d’Etat ! »

Pour les féministes, la question des prisons est sensible. Car en effet, quelles que soient leurs positions théoriques, il existe une demande de pénaliser plus sévèrement (ou au moins simplement pénaliser) des violences qui ont bénéficié longtemps, et encore parfois maintenant, d’une très grande indulgence, voire d’une totale impunité : violences conjugales, viol... Comment concilier cette demande de davantage de sévérité avec une critique des prisons en tant qu’institution ?

A cette question, qui avait déjà jailli lors de la vague féministe dans les années 1970, l’avocate féministe française Gisèle Halimi avait apporté une réponse radicale : si vous voulez supprimer les prisons pour tous les crimes et délits, nous applaudirons des deux mains. Mais en attendant, pas question de les éviter seulement pour les auteurs de violences envers les femmes... Il reste donc la question cruciale de vraies alternatives, au-delà du port du bracelet électronique ou de peines de travail : une justice réparatrice et transformatrice plutôt qu’uniquement punitive, orientée vers une véritable réinsertion plutôt que vers l’enfermement. Une position difficile à défendre dans notre époque où les mentalités comme les discours politiques deviennent de plus en plus sécuritaires, mais qui mériterait d’être creusée, dans un autre colloque et un autre livre.


[1] Organisé par le Centre de recherches criminologiques de l’ULB, Inter Environnement Bruxelles, le Centre l’Action Laïque, Bruxelles Laïque, l’Observatoire international des Prisons et la Ligue des Droits de l’Homme

[2] (Angela Davis, La prison est-elle obsolète ? Editions Au Diable Vauvert, 2014 (la version originale date de 2003)


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be