Garance ASBL

Employeurs contre la violence conjugale

Le 16 juin, Pour la Solidarité a organisé une conférence européenne sur le rôle des entreprises dans la lutte contre les violences basées sur le genre. Cet événement a réuni un public d’acteurs et d’actrices de tous bords, surtout des associations, mais aussi des autorités publiques. Garance était également impliquée par la modération d’une table ronde sur le dialogue des parties prenantes. Grandes absentes cependant : les entreprises privées.

Et ce sont les absents qui ont eu tort de rater des interventions passionnantes qui proposaient des pistes de réflexion et surtout de solutions très diversifiées. Ils ont eu tort parce que les violences conjugales, qui étaient au centre des débats, ne se limitent pas à la sphère privée. L’effort de maintenir un contrôle constant sur leur partenaire réduit la productivité des auteurs au travail. De même, les victimes peuvent être cibles de violence et de surveillance non seulement à la maison, mais aussi sur leur lieu de travail. Psytel, une coopérative de recherche sur les questions de genre, a chiffré les coûts économiques des violences conjugales. En France, le seul poste d’absentéisme résulte en une perte économique de EUR 49 millions pour les auteurs et EUR 657 millions pour les victimes. Les retards au travail se somment à EUR 29 millions et EUR 23 millions respectivement et le manque de concentration à EUR 448 million et EUR 1,6 milliard respectivement en perte de productivité. Ces coûts sont essuyés par les employeurs, à leur insu.

Pourtant, les employeurs pourraient jouer un rôle clé dans la lutte contre les violences conjugales. D’un côté, ils ont des possibilités uniques de dépistage des violences, par exemple en observant le pattern de congés de maladie, par le constat de collègues ou supérieurs que quelque chose ne va pas dans la vie privée d’une collègue ou encore parce qu’une victime craque, se confie à des collègues. De l’autre côté, le lieu de travail peut servir comme espace de sécurité et offre des possibilités d’indépendance financière, condition sine qua non pour quitter un partenaire violent. Evidemment, pour utiliser le plein potentiel de leur position unique, il faudrait que les employeurs soient au courant du problème et sachent quoi faire.

Et c’est là que la chaussure coince. Ingrid Van Mackelenbergh de Securex a avoué franchement que même dans son entreprise, qui est pourtant active dans la gestion des ressources humaines et conseille, entre autres, ses clients sur la prévention des violences au travail, personne ne parle des violences conjugales. Bien que des cas individuels de violence sont rapportés aux conseillers de prévention de Securex, aucune approche n’existe actuellement pour répondre aux appels d’aide des victimes, situation qu’elle compte changer suite à cette conférence.

D’autres entreprises sont plus avancées dans ce domaine. The Body Shop et Philippe Morris sont connus depuis longtemps pour leur soutien financier à des associations de soutien aux victimes de violence en Europe, Asie et Amérique. Que ce soutien peut être particulièrement important en temps de crise économique – pour les pouvoirs publics et la société civile - a été constaté par Maria Stratigaki de la Ville d’Athène. Marie-Claire Daveu de Kering a parlé de l’engagement personnel du président de cette entreprise multinationale d’articles de luxe (pour une clientèle majoritairement féminine) à la base d’une campagne interne et des partenariats externes contre les violences sexuelles et conjugales. Jacques Spelkens de Engie a présenté un engagement de dix ans dans ce domaine avec de nombreux exemples d’actions de sensibilisation et de formation du personnel dans cette entreprise très présente en Belgique.

Mais les grosses multinationales ne sont pas les seules à pouvoir agir sur ce sujet. Ana Bella Estévez, elle-même survivante de violence conjugale, a créé la fondation Ana Bella qui forme des femmes victimes de violence à devenir ambassadrices de marque. Avec enthousiasme, elle a parlé des femmes pour lesquelles c’était souvent le tout premier emploi et qui ont pu se construire un avenir après la violence. La clé de son succès est qu’elle se focalise sur la force et les ressources des femmes qu’elles ont du développer pour survivre dans des relations violentes et qui peuvent être utiles aussi dans la vie professionnelle. Des partenariats avec des entreprises privées assurent à ces femmes un emploi après la formation initiale. Birte Rohlens de l’ONG allemande Terre des Femmes, de son côté, travaille avec les employeurs (privés et publics) pour mettre en place des politiques contre les violences conjugales : quand les employeurs ne savent pas comment s’y prendre, ils ont tout à apprendre des associations féministes !

Ce n’étaient pas seulement les entreprises privées qui manquaient à l’appel, les syndicats ont, eux-aussi, briller par leur absence. Cinzia Sechi de ETUC, la confédération européenne des syndicats, l’a constaté avec regret. Mais cela changera bientôt, car ETUC prépare un projet pour mieux outiller les délégué/e/s syndicales/aux à répondre à des situations de violence conjugale.

Globalement, la matinée fut très riche en enseignements et rencontres. Mais nous restons avec des questions. Une équipe de 10 employé/e/s, 5 hommes et 5 femmes, contient, statistiquement parlant, deux femmes qui vont vivre de la violence conjugale au cours de leur vie. Mais aussi deux hommes qui vont exercer un contrôle terrifiant sur leur partenaire, fait que les intervenant/e/s n’ont que très rarement abordé. Si beaucoup reste à faire pour soutenir les victimes sur le lieu de travail, nous sommes encore nulle part pour prévenir les violences conjugales, à commencer par un travail avec les (potentiels) auteurs.

En outre, des questions plus structurelles se posent. S’il est vrai qu’un emploi est crucial pour l’indépendance économique qui permet aux femmes de construire une vie digne pour elles et leurs enfants, la réalité du marché de travail est autre. Sachant que les femmes sont particulièrement touchées par des temps-partiels subis, des contrats précaires et des horaires flexibles au gré de l’employeur, il faut tenir compte de la qualité des emplois que les entreprises proposent aux femmes, victimes de violence ou non. Egalement absent des échanges : le lien entre violences et sexisme au sein de l’entreprise et violences conjugales. Et, vu le petit nombre d’entreprises privées actuellement actives dans la lutte contre les violences faites aux femmes, nous craignons aussi que laisser ce sujet à la bonne volonté des entreprises ne sera pas suffisant pour effectuer un changement social – des mesures législatives sont nécessaires pour encourager, voire obliger les employeurs, privés ou publics, à prendre leurs responsabilités. Car nous sommes bien d’accord avec une des conclusions de la conférence : tout le monde doit mettre la main à la pâte si nous voulons voir une société sans violences !


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be